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Sigrid Jourdain : le doigt sur l’interrupteur national

Publié le 24 mars 2020 Mis à jour le 24 mars 2020

Fonctionnaire à la DG Énergie du SPF Économie, Sigrid Jourdain (Ingénieur civil en Physique 1997 et en Sciences des matériaux 1999) occupe en parallèle d’autres mandats. Elle est également Administratrice déléguée du Centre d’Étude de l’Énergie Nucléaire de Mol (SCK-CEN) et Administratrice de l’Institut National des Radioéléments (IRE).

Ex-Présidente du Cercle Polytechnique, militante pour les sans-papiers, édile politique..., Sigrid Jourdain œuvre désormais, depuis bientôt 12 ans, au sein de la fonction publique. Un travail d’équilibriste, où l’énergie se mixe avec et sans nucléaire.

- Avec un père médecin, comment se fait-il que je ne vous rencontre pas à l’occasion d’une consultation?

Sigrid Jourdain: «C’était ma première idée (sourire)! J’étais cependant première de classe en math et mon professeur en secondaires, à Charleroi, m’a poussée dans cette voie, jusqu’à m’inscrire à l’examen d’entrée de Polytech et à le réussir. Cela m’a donné l’occasion de retourner à Bruxelles où je suis née, d’une mère flamande et d’un père wallon. Je suis une parfaite zinneke! J’ai beaucoup apprécié mes années à l’École, dans toutes ses dimensions. J’ai enchaîné un Master en Physique et un autre en Sciences des Matériaux, à l’occasion duquel je suis partie en Erasmus à Darmstadt, ce qui m’a permis d’apprendre l’allemand. Côté vie estudiantine, j’étais active au point de devenir l’un des rares Présidents du Cercle... au féminin! Je participe d’ailleurs toujours au Festival de la Chanson Estudiantine.»

- Vous réussissez encore une Licence spéciale en Gestion à la SBS-EM avant de débuter dans le privé...

Sigrid Jourdain S.J.: «Le privé me semblait une évidence en sortant de l’École. En 1999, je file à Paris chez Usinor (ex ArcelorMittal) comme contrôleur de gestion; j’ai tenu un an (sourire). Cap ensuite sur Bekaert à Courtrai en tant que Business Analyst et pour des projets de recherche. S’ensuit en 2004 ma première expérience en PME, riche aussi en enseignements et en responsabilités, chez Deep Green, qui était spécialisée dans la dépollution des friches industrielles.»

- Par quel hasard avez-vous in fine mis le cap sur la fonction publique?

S.J.: «Je ne parlerais pas de hasard. Je ne vous ai pas encore parlé de ma face militante (sourire). À l’ULB déjà, je suis aussi devenue Présidente de l’Association des Cercles Étudiants (ACE), dans le cadre de laquelle j’ai tissé des liens avec un collectif de défense des sans-papiers. Au fil des ans, en parallèle à mes activités professionnelles, j’ai poursuivi ce combat et, lors de mon déménagement à Schaerbeek, j’y ai rejoint la section locale du PS. Je me suis présentée à deux reprises aux élections communales, en 2006 et en 2012. C’est en 2008 que j’ai négocié le virage privé-public, lorsque Deep Green, où je m’étais beaucoup investie, a été mise en concordat judiciaire à ma plus grande surprise...»

- Et ce sera par le truchement de l’énergie, nucléaire en particulier, que vous ferez votre entrée dans les cabinets ministériels...

S.J.: «En 2008, Paul Magnette venait de recevoir le portefeuille de l’Énergie au niveau fédéral. Il cherchait un conseiller ayant des connaissances dans le nucléaire mais n’ayant jamais travaillé dans ce secteur, pour garantir son indépendance. Mon nom a vite émergé et j’ai rejoint son cabinet. J’étais hésitante, mais il s’est avéré être quelqu’un de brillant, avec une vision. J’ai commencé là sur les chapeaux de roues! Je suis arrivée en août, juste avant un incident nucléaire à l’Institut National des Radioéléments. Ce fut plutôt tendu. Je n’avais pas encore d’expérience en gestion de crise. Après ces quatre années au fédéral, très denses, je peux vous assurer que j’ai appris énormément.»

- Or votre parcours dans les cabinets ne fait que débuter. Peut-on parler d’un long fleuve tranquille?

S.J.: «C’est parfois compliqué (sourire). J’ai poursuivi avec Paul Magnette quand il est devenu ministre de la Politique scientifique. J’étais en charge de dossiers comme la station polaire Princesse Élisabeth ou tout ce qui était spatial et aérien, notamment en lien avec l’European Space Agency (ESA). Ensuite, je vais revenir à l’énergie à travers l’administration fédérale tout d’abord, où après avoir passé des examens j’ai acquis le statut de détachée statutaire. Pendant plus d’un an, dès mars 2013, je me suis consacrée au plan de délestage pour l’électricité, dans la foulée du Plan Wathelet pour l’après-nucléaire. Au fil du temps, le périmètre de mes compétences s’était fort élargi, m’investissant tant dans le nucléaire que dans l’électricité ou le gaz. En septembre 2014, j’ai retrouvé Paul Magnette, devenu Ministre-Président de la Wallonie, et je suis partie à Namur comme conseillère pour les dossiers énergie et recherche. Tout semblait sur les rails jusqu’à l’affaire Publifin et la démission du ministre de l’Énergie Paul Furlan en janvier 2017, suite à quoi j’ai été nommée Chef de cabinet adjoint pour son successeur, Christophe Lacroix. Mais au mois de juin, le gouvernement wallon est tombé, ce qui a signé mon retour à l’administration fédérale, où je suis depuis deux ans et demi maintenant. En parallèle, j’exerce deux mandats depuis décembre 2013: Administrateur à l’Institut National des Radioéléments (IRE) et Administrateur délégué du Centre d’Étude de l’Énergie Nucléaire de Mol (SCK-CEN), où je fais partie du Conseil d’administration et du Bureau, et où je suis aussi Présidente du Comité financier et Présidente du Comité de rémunération. C’est donc un peu bizarre comme parcours (sourire).»

- Est-il possible que vous ayez été épargnée par le Plan Climat ?

S.J.: «Non, impossible (rires)! C’est en quelque sorte mon quotidien à l’administration fédérale depuis août 2017, avec une équipe assez restreinte, en collaboration avec Elia, la CREG et le cabinet: la préparation de la sortie de la Belgique du nucléaire. Cela doit passer par un changement de paradigme, qui induit une mutation du modèle du marché belge de l’électricité. L’idée est d’établir chez nous un mécanisme de rémunération sur base des capacités, en intégrant diverses demandes de la Commission européenne, comme la neutralité technologique. C’est un équilibre délicat lorsque vous y intégrez la nécessité d’encourager de nouveaux investissements en Belgique, notamment dans des centrales au gaz, tout en visant les coûts les plus faibles, puisqu’ils sont tout ou en partie répercutés au final sur les consommateurs, les citoyens... Le dossier a été remis en décembre dernier à l’Europe. À l’avenir, que ce soit sans ou avec le prolongement de certaines centrales nucléaires, ce mécanisme devrait être mis en place afin d’éviter des pénuries d’électricité et des plans de délestage qui, eux, auraient un coût énorme. Mais l’énergie est compliquée au niveau belge! La répartition des compétences est complexe et induit un véritable casse-tête lorsqu’il s’agit d’identifier les décideurs concernés par tous les secteurs qui seraient impactés par un plan de délestage. Il est impossible en fait de pouvoir tout anticiper. C’est sur le terrain que nous en verrions les conséquences, mais je redoute des risques importants, si cela devait arriver, pour les plus fragilisés et la population en général. Or la garantie de la sécurité d’approvisionnement en électricité est une compétence régalienne de l’État fédéral qui doit être maintenue.»

- Un dernier mot concernant vos mandats à l’IRE et au SCK-CEN?

S.J.: «Nous avons réussi à créer une collaboration entre ces deux institutions, ce dont je suis très fière. Il s’agit de la création du projet Recumo de recyclage des matières de l’IRE; par ailleurs, le réacteur de nouvelle génération, baptisé Myrrha (voir G Square #29) permettra aussi de créer des radio-isotopes à destination de l’IRE et de la médecine nucléaire ensuite. Nous en revenons au début de l’interview... J’avais hésité entre Médecine et Polytech, c’est pourquoi j’avais choisi Physique, pour les aspects plus médicaux. Le lien est fait (sourire)!»

Hugues Henry